Actualités et agenda
Ça s’est passé à l’Ordre
14.2.2013
Et si la Défense n'était qu'un centre ville ?

Débat, jeudi 14 février 2013 à 19h

Pour le premier rendez-vous 2013 du cycle de conférences-débats, “Métabolismes de la métropole : le Grand Paris en chantiers”, l’Ordre des architectes d’Île-de-France et l’Atelier International du Grand Paris (AIGP) ont accueilli un large public dans la chapelle de la Maison de l’architecture. Ce 14 février a marqué l’entrée dans une nouvelle thématique. Après le développement des plateformes logistiques de Roissy, Achères et Rungis, il est désormais question d’économies immatérielles. Et c’est La Défense qui ouvre le bal. Élus, aménageurs, architectes et urbanistes ont partagé leurs points de vue sur l’avenir du centre d’affaires francilien. De quoi prouver qu’aussi immatérielle soit-elle, la valeur économique de La Défense porte en elle de très grands enjeux territoriaux.

Accueilli par Sandrine Sartori, secrétaire générale de l’AIGP, Raphaële Perron, élue de l’Ordre des architectes d’Île-de-France, et Cyrille Poy, journaliste et nouvel animateur des débats, le public est immédiatement plongé au cœur du sujet du soir grâce à la carte interactive conçue par l’AIGP. Présentée par Rodrigue Lombard et Manon Loisel, tous deux chargés d’études à l’Atelier international, la carte de la Défense a rejoint la cartothèque disponible sur le site de l’AIGP et nourrie au fil des rencontres*. “Ce projet expérimental permet de lire les lieux selon plusieurs échelles, pour interpréter leurs enjeux mondiaux et locaux”, rappellent les deux intervenants.

Après Roissy, Achères et Rungis, c’est au tour de La Défense d’être présentée au cœur des réseaux auxquels elle appartient. D’abord à l’échelle monde, où elle est connectée virtuellement aux grands centres d’affaires de la planète, aux places boursières et aux paradis fiscaux (après tout, ne font-ils pas également partie des grandes places financières?). Elle est également reliée matériellement à des datas center de milliers de mètres carrés irrigués par des kilomètres de câbles sous-marins. À l’échelle métropolitaine, c’est un vaste réseau d’infrastructures de transport (autoroutes, voies rapides, RER, métro) qui la lient aux activités à haute valeur ajoutée implantées à Massy, Boulogne ou Plaine commune. Au cœur de la boucle de la Seine, la dalle, située dans le département des Hauts-de-Seine (sur les communes de Puteaux, Courbevoie et Nanterre), constitue le prolongement direct de l’axe royal parisien (le Louvre, la Concorde, l’Arc de Triomphe…). Enfin, à l’échelle plus réduite du périmètre de l’EPADESA (Établissement public d’aménagement La Défense Seine Arche, né en 2010 de la fusion entre l’Établissement Public pour l'Aménagement de la Défense et l’EPA Seine Arche), on découvre que les acteurs financiers ne sont pas les seuls occupants du quartier d’affaires. “La Défense Seine Arche est aussi un territoire résidentiel de près de 38 000 habitants et un morceau de ville équipée de services administratifs, de commerces...”, poursuivent Rodrigue Lombard et Manon Loisel. Autant d’informations qui permettent de saisir les enjeux de la discussion de ce soir : La Défense est effectivement une place financière de rang mondial, mais elle est également une vaste opération d’urbanisme habitée et mixte, encore mal connectée aux tissus urbains limitrophes. Alors comment faire cohabiter la finance et la ville? Comment lier La Défense au destin du Grand Paris en chantier?

Métabolisme financier
Pour comprendre l'impact de l'économie immatérielle sur nos territoires, c’est le métabolisme de la finance à La Défense que Yamina Tadjeddine, maître de conférences en sciences économiques à l'Université Paris Ouest et membre du laboratoire EconomiX, est venue présenter ce soir. Car si les banques ne sont pas les seules à habiter la dalle, c'est qu'elles ne l'ont investies que très tardivement. “Il a fallu attendre les années 1990, la naissance des grands groupes financiers comme BNP Paribas ou Société Générale, et l'arrivée du métro, du RER et des télécommunications pour casser l'insularité de la dalle et la rendre attractive”, explique la chercheuse. Pourtant, cette décennie est également marquée par un profond changement qui n'oblige pas à se rassembler en un seul lieu : la dématérialisation. “La finance est un service intellectuel qui n'impose pas de lieu en particulier, il suffit d'un cerveau branché à un ordinateur!” Alors pourquoi le monde de la finance a-t-il migré à l'ouest de Paris?

Si certains services des banques sont restés au cœur de la capitale, un arbitrage en a poussés d'autres à l'extérieur pour trouver de l'espace. Mais la proximité avec les clients reste essentielle pour les financiers, et la desserte exemplaire du quartier d'affaire par les transports en commun est, encore une fois, son atout majeur. “85% des personnes qui viennent à La Défense les utilisent”, indiquera plus tard Philippe Chaix, directeur général de l'EPADESA. C'est également un des outils d'attraction des salariés des banques (avec leur rémunération, elle aussi, exemplaire!). Quant à l'agrégation des financiers en un seul lieu, cela s'explique par leur nécessaire proximité avec l'information et les services connexes. “Il leur faut être proche les uns des autres, des médias, des comptables et des avocats pour être au fait de l'actualité financière et ne pas perdre de temps dans son traitement”, détaille Yamina Tadjeddine. Mais pour que cette cité dévouée à la finance attire et conserve les entreprises à haute valeur ajoutée, elle doit pouvoir proposer des lieux à taille humaine, ménageant quantité d'aménités urbaines. “Il faut un support performant pour l'économie immatérielle”, dira par la suite François Leclercq, architecte et urbaniste, membre du conseil scientifique de l’AIGP.

“When a place gets boring, even the rich people leave”, Jane Jacobs
Et c'est justement pour aborder la géographie physique du quartier d'affaires francilien que François Leclercq  présente ensuite une étude urbaine menée pour le compte de l'EPADESA. “Même si La Défense est un satellite hors-sol qui porte les caractéristiques physiques d'une île, ce n'est plus une insularité”, explique-t-il. Son excellente déserte encore (d'autant plus avec l'arrivée du Grand Paris Express qui doit la relier à Saclay) et son appartenance à un réseau de grands phénomènes régionaux comme le port de Gennevilliers, Le Bourget ou l'aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle, en font une pièce essentielle du métabolisme de la métropole. “C'est également une séquence exceptionnelle dans la scénographie géographique de 25 km qui se déroulent d'est en ouest dans la boucle de la Seine”, poursuit l’architecte. Elle fait partie d'une suite de lieux dont le fleuve serait la géographie commune à magnifier : la ville classique parisienne, l'onirisme moderne de la finance, la ruralité francilienne et la forêt de Saint-Germain-en-Laye. “Malgré tout, la dalle doit travailler sa proximité, ses rapports au sol. Il faut que les communes sur lesquelles elle est installée puissent s'accaparer cet objet qui les écrase. Il faut que le quartier d'affaires devienne leur centre-ville!” Un unique CDT, contrat de développement territorial, (au lieu des trois en négociation actuellement) entre les communes concernées serait-il le moyen d'une réappropriation de La Défense? La question s'adresse directement aux élus...

Quelle que soit la forme de planification choisie, La Défense doit en tout cas poursuivre l'héroïsme moderne qui fut à l'origine de sa conception en 1958, “au risque de devenir belle mais ennuyeuse”, affirme François Leclercq. Après le “skyscrapping”, c'est le “groundscrapping” qui doit être au cœur des préoccupations des aménageurs, pour que la vie s'y invente au quotidien. L'aménagement des rez-de-chaussée, l'installation de commerces qui vivraient en dehors des horaires de bureaux, le développement de micro-activités qui animeraient la dalle... autant d'aménités à imaginer pour que La Défense évolue toujours, contrairement au cœur de Paris fossilisé depuis longtemps.

Lieu de confrontation
Mais avant d'être urbaines, les aménités à développer ne doivent-elles pas être économiques? C'est l'avis de Patrick Jarry, maire de Nanterre, qui affirme que “pour évoluer, La Défense a besoin d'un métissage des temps, des lieux mais également des personnes.” Car, si le quartier d'affaires est avant tout un site d'activités haut de gamme, il n'en est pas moins entouré d'une population qui doit pouvoir y travailler. Au risque de rester dans la confrontation actuelle où chacun revendique le droit d'être là : les habitants alentours autant que les occupants de la dalle. À condition qu'il y ait de la place pour tout le monde... “Il faut réconcilier les populations qui ont longtemps vécu en opposition au quartier financier. La pédagogie fait partie des missions de l'EPADESA et de l'Établissement public de gestion du quartier d'affaire de La Défense, Defacto”, assure Philippe Chaix, directeur général de l’établissement public d’aménagement.

Si CDT il y a, il devra évidemment considérer les trois échelles de lecture qui nourrissent La Défense : l'échelle mondiale, métropolitaine et locale. “Mais le quartier peut-il réellement devenir le centre-ville des communes qui l’entourent?” questionne Cyrille Poy. “La Défense est déjà un pôle d'intensité urbaine. Mais elle est également une centralité économique à renforcer”, explique le directeur de l'EPADESA. Son développement ne pourra faire l'impasse d'une augmentation de l'activité qui est à l'origine de 30% de la TVA produite en Île-de-France. “La finance est un des derniers secteurs à ne pas être délocalisé. C'est le troisième pourvoyeur d'emplois en France, avant l'industrie automobile et l'agroalimentaire”, indiquait plus tôt Yamina Tadjeddine. Alors mieux vaut apprendre à cohabiter! “La Défense est inscrite dans un territoire et son développement doit s'y faire en favorisant la coopération et non la concurrence des acteurs, qu'ils soient économiques ou urbains” insistera à son tour Pierre Bordeaux, adjoint délégué aux prospectives et développement stratégique à la mairie de Courbevoie. Du point de vue de Patrick Jarry en tout cas, “les conditions d'une pensée métropolitaine sont déjà réunies, car cela fait longtemps que les décideurs de la zone se réunissent régulièrement.” La gouvernance est donc bien au cœur de la discussion, même si le flou persiste sur le futur urbain de La Défense. Au grand regret de Michel Cantal-Dupart, architecte-urbaniste présent dans la salle, qui soutient que “c'est à la gouvernance de se greffer à un projet, non l'inverse.” François Leclercq lui assurera par ailleurs que de nombreux projets sont déjà en cours dans la zone. Ils sont sûrement le fruit d'actions menées individuellement par les communes, car si la démarche collective peine à se mettre en place, celles-ci ne s'interdisent pas d'avancer pour autant. “Ne devons-nous pas travailler chacun de notre côté et nous retrouver sur le chemin pour façonner un projet commun?” questionne Pierre Bordeaux.

Selon le public, les orientations d'un projet pour La Défense sont peut-être à chercher dans l'histoire d'autres villes européennes. Ingrid Ernst, urbaniste et chercheuse, se propose ainsi de comparer La Défense à Cordoue et Francfort : “Cordoue au Xe siècle est une ville palatine. Le pouvoir n'y a pas perduré mais elle reste aujourd'hui une métropole. Tandis que Francfort, ville économique et commerciale libre qui a toujours refusé de collaborer avec ses voisines, s'est créée seule ses propres aménités : culture, université, espaces verts... Elle est aujourd'hui à la fois un pôle et un centre.”

Rendez-vous le 21 mars, pour découvrir les enjeux métropolitains du développement d’un haut lieu de savoir au sud de la capitale : le plateau de Saclay, futur laboratoire de connaissances.

Constance Lagrèze

La carte interactive créée par l’AIGP est consultable sur le site www.ateliergrandparis.com. Basée sur l’API Google maps©, elle permet d’allier une lecture analytique et informative du territoire à une découverte plus sensible de l’espace grâce à la navigation dans la photographie aérienne.

L’Ordre des architectes d'Île-de-France et l’Atelier International du Grand Paris ont lancé "Métabolismes de la Métropole : le Grand Paris en chantiers", 3 cycles de conférences-débats sur neuf situations du territoire francilien, organes fonctionnels au cœur de l’évolution de la métropole.

Premier cycle : « Logistiques Urbaines »
jeudi 11 octobre 2012 : La voie des airs : Roissy, Hub mondial
jeudi 22 novembre 2012 : Voie fluviale : Achères, plateforme sur Seine
jeudi 6 décembre 2012 : Le Grand marché : Rungis, ventre du Grand Paris

Deuxième cycle : « Economies immatérielles »
Jeudi 14 février 2013 - Centre d’affaires : La Défense, place d’échanges
Jeudi 21 mars 2013 - Le savoir : Saclay, laboratoire de connaissances
Jeudi 25 avril 2013 - Création : Plaine Commune, la fabrique de l’image

Troisième cycle : « Territoires d’industries »
Jeudi 23 mai 2013 - L'industrie de la santé : la Vallée de la Bièvre
Jeudi 20 juin 2013 - Assemblage aéronautique : Le Bourget
Jeudi 11 juillet 2013 - Production du durable : Marne La Vallée

Lieu :Maison de l’architecture 148 rue du Faubourg Saint-Martin 75010 Paris

Retour