Notre-Dame : la double offense au Patrimoine

17 mai 2019Édito

Véritable électrochoc, l'incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris a montré l’attachement de chacun d'entre nous au patrimoine, aux lieux et à la ville. L'espace d'une soirée, le sens que les œuvres architecturales peuvent avoir intimement pour chacun a été révélé.

Et pourtant : ce sinistre est aussi révélateur de la méconnaissance et de la négation de notre patrimoine et de sa prise en considération par les plus hautes autorités de l’Etat. Les cendres encore fumantes de l’édifice et l’émotion populaire à son comble, le Chef de l’Etat proclamait une « reconstruction » rapide. Si l'on peut comprendre le besoin de faire renaître l'espoir, les délais avancés dès le lendemain, cinq ans, sont un déni de réalité. Ajuster la reconstruction d’une œuvre multiséculaire au calendrier d’une compétition sportive est-il sensé ?

Pis encore, pour mettre en pratique ce calendrier, sans plus de recul, écartant l’expertise des services compétents, le gouvernement commande une loi d'exception hâtivement votée à l’Assemblée nationale sans prendre l’avis des parties prenantes… : création d'un nouvel établissement public porté par l’Etat, la Ville de Paris, l'Eglise ; dérogations à l’arsenal législatif qui a démontré son efficacité (code des marchés publics, code du patrimoine...).

Ces décisions nous semblent malheureuses et symptomatiques du malaise de notre société.

Rapidité, court-termisme prennent le pas sur une œuvre de bon sens et d'intelligence collective séculaire : des textes fondant notre vie en société et instaurant des règles d’équilibre entre intérêt collectif et intérêts particuliers. Une fois encore, comme avec la loi ELAN, la raison et les réalités sont sacrifiées sur l’autel de la communication politique, au nom de la nouveauté et d’une prétendue efficacité.

Ainsi, la création d'un établissement public dédié à cette reconstruction n'a pas lieu d'être. Pourquoi ne pas s’appuyer sur les dispositifs existants et réaffirmer ainsi une gouvernance forte du ministère de la Culture et des acteurs du patrimoine ?

Le monde nous regarde, l'Unesco nous regarde. En matière de préservation du patrimoine, notre pays fait figure d'exemple. Signataire de la Charte de Venise, la France dispose d’un code du patrimoine qui permet d'assurer les meilleures conditions à la préservation de nos biens communs.  

Avec les architectes des monuments historiques, des bâtiments de France, les experts du ministère de la Culture, l’Ordre a pour mission d’éclairer la décision publique. Notre institution peut se prévaloir d’un devoir de conseil et d'une liberté de parole pour pointer les manquements, les incohérences et souvent rappeler les évidences.

Nous craignons que cette loi revête tous les aspects d’un cheval de Troie, qu’elle constitue une brèche dans l'entretien attentif que nous devons à notre patrimoine, qui mérite un engagement conséquent et constant des pouvoirs publics. Une « jurisprudence Notre-Dame » serait catastrophique pour l’ensemble des patrimoines nationaux. En posant les prémices d’actions dérogatoires reproductibles partout, elle risque de décrédibiliser le patient et scrupuleux travail des acteurs publics du patrimoine sur l'ensemble des territoires.
A coups d’exceptions au bon sens, aux marchés publics, au code du patrimoine, c’est une politique soixantenaire, reconnue et probante, qui est mise à mal. Espérons que le Sénat éclairé dans sa sagesse saura, à travers la Commission de la Culture notamment, avec l’aide d’avis experts, prendre les dispositions nécessaires pour ne pas attenter deux fois à notre bien commun.

Christine Leconte, Présidente de l’Ordre des architectes d’Île-de-France
 

Source photo : Pixabay

 

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