L’art du déjà-là à l’ère de l’Anthropocène

30 oct 2026Édito

Le bâtiment avale de la matière, consomme de l’énergie et recouvre les sols.

Du grec anthropos, l’être humain, le terme « anthropocène » désigne l’ère à partir de laquelle les activités humaines sont devenues la force majeure de modification des écosystèmes et du climat, pesant suffisamment lourd pour changer la planète dans son ensemble. Bien que la communauté scientifique diverge sur sa date de départ, cette réalité est désormais incontestable.

L’architecture n’a jamais été aussi nécessaire, bien que restant suspecte aux yeux de beaucoup. Ayant contribué à abîmer le monde, l’architecture est cependant la mieux placée pour le soigner. Le temps de la conquête de nouveaux espaces est derrière nous, place au temps de la réparation.

Cette réparation n’est pas une affaire de spécialistes : l’architecture est un repère de notre quotidien, c’est notre chez-soi, notre ville, ce qui nous relie. C’est une res publica, une chose publique, qui nous appartient à tous.

Il s’agit de réinventer un monde avec peu, avec le déjà-là, avec le climat plutôt que contre lui. Pour ce faire, je vois cinq gestes pour le bâtisseur de demain :

  • BÂTIR SUR – 80 % de la ville de 2050 est déjà construite. De la même manière que Rome s’est bâtie sur Rome, il faut occuper des espaces qui n’attendent qu’à l’être et penser la surélévation : écoles, commerces, garages… Chaque toit est un terrain qui s’ignore.
  • ÉTENDRE AUTREMENT – S’étendre sans consommer un mètre carré de sol vivant supplémentaire demeure possible, par exemple en étendant les usages plutôt que les surfaces. Une école qui s’ouvre aux associations le soir, un bâtiment qui sert le jour comme la nuit, l’été comme l’hiver.
  • RÉPARER – Le geste le plus radical aujourd’hui est de ne pas démolir. Une charpente, une façade : ce qui tient encore a de la valeur.
  • S’ENRACINER – La terre offre une fraîcheur que nos climatiseurs nous font payer au prix fort. Des habitations troglodytes de Cappadoce aux maisons de Matmata en Tunisie, l’humanité a su s’abriter de la chaleur dans la terre.
  • PRENDRE L’AIR – Les tours à vent persanes rafraîchissaient les maisons sans consommer d’énergie. Ventiler, ombrager, alléger : le confort ne passe pas toujours par la machine. Des volets, un courant d’air bien pensé, un arbre au bon endroit suffisent souvent à tout changer.

Ces gestes changent l’acte de bâtir : l’architecte de demain sera avant tout un gardien de ressources, un médiateur entre le vivant, la matière et les habitants. Construire moins, mais construire mieux, avec ce qui est déjà là : terre, pierre, bois, réemploi. Ce n’est pas un renoncement, c’est un gain en maturité. Il faut reconnaître que la sobriété n’a jamais empêché la beauté : les plus beaux villages du monde ont été construits avec presque rien. La contrainte a toujours été la mère de l’invention architecturale.

L’Anthropocène est la fin d’un monde, pas la fin du monde. À nous, architectes et citoyens, de dessiner le suivant, en cessant de dominer le paysage pour apprendre à l’habiter.

Laurence Bertaud, Présidente de l'Ordre des architectes d'Île-de-France

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